mercredi 10 mars 2010

Les moumounes

Avez-vous lu ça? Sur les coffrets des meilleurs épisodes des dix premières années de la série pour enfants Sesame Street, on a publié un avertissement aux parents, affirmant que les vieux épisodes de cette série-culte «pourraient ne pas convenir aux enfants d'âge préscolaire d'aujourd'hui...».

Pourquoi? Parce que Cookie Monster mange trop de biscuits (le gras trans, c'est pas bon). Parce que dans un épisode, on le voit avec une pipe à la bouche (fumer, c'est dangereux). Et parce que Grouch a trop mauvais caractère et qu'il est toujours en train de bougonner (la pensée négative mène à la dépression).

Paraît que ça donne le mauvais exemple aux enfants...

La police des enfants

On est en train de virer complètement fou avec la sécurité.

Quand j'étais ti-cul, je jouais dans les ruelles de Verdun, je construisais des bolides avec de vieilles boîtes de bois et des roues de carrosses, je fabriquais des arbalètes, je jouais aux cow-boys et aux Indiens avec des pistolets en plastique, je grimpais sur les toits des hangars, je jouais à la cachette BBQ avec les p'tites voisines, je faisais fumer des grenouilles, je fabriquais des bombes puantes avec mon jeu de chimie, je collectionnais les monstres à coller et je projetais des balles de tennis dans les airs grâce à une sorte de bazooka qu'on fabriquait avec des canettes vides et du gaz à briquet.

Aujourd'hui, plus moyen de sortir un enfant sans l'enduire de crème solaire et lui mettre des jambières, des protège- coudes et un casque.

Et si jamais fiston essaie de frencher la fille des voisins, la DPJ débarque et enquête sur tous les membres de la famille pour savoir pourquoi Junior est un délinquant sexuel.

Dans la ouate

Après ça, on se demande pourquoi nos enfants nous envoient chier.

Ils nous envoient chier parce que c'est leur seule façon de faire sortir la vapeur!

C'est leur seule façon d'appréhender le risque, de sortir du rang!

On est en train de transformer nos enfants en moumounes. Et, de grâce, n'appelez pas Gai Écoute: quand je dis «moumounes», je ne dis pas «gais».

Je connais des gais qui ne sont pas moumounes, et des straight qui sont ultra-moumounes. La moumounerie n'a rien à voir avec l'orientation sexuelle.

Une moumoune, c'est une personne qui a peur de tout, qui vit dans la ouate, et qui hyperventile dès qu'on la sort un tant soit peu de sa zone de confort.

Les mômans

Je sais que je vais me faire des ennemis auprès de certaines féministes, mais je m'en sacre: on est une société de mômans.

Même les pères agissent en mômans. Au lieu d'encourager leurs enfants à prendre des risques, à explorer le monde et à sortir de la jupe de leur mère, les «nouveaux» pères se comportent comme des mômans. Ils surprotègent, ils poupounent...

Les spécialistes en psychologie infantile se demandent si l'on devrait laisser les couples de lesbiennes adopter des enfants. Pourquoi pas? Ça fait des années que les enfants québécois sont élevés par deux mômans!!!

La vraie môman qui a des seins, et l'autre môman qui a un pénis.

Tant qu'à faire, aussi bien faire élever les enfants par deux femmes, non? Au moins, ça serait clair!

Richard Martineau, Journal de Montréal, 26 novembre 2007

Awaille, dépêche!

«On peut pas laisser les vidanges icitte!» «Agrippe-toi, quel fun noir!» «Awaille! Dépêche!»

Ce sont les exemples de traduction «à la québécoise» que citait dernièrement, dans sa chronique du Journal de Montréal, notre collègue Benoit Aubin.

La compagnie Nintendo, fabricant américain de jeux vidéo, a décidé, sans y être obligée, de produire une version française du jeu «Super Mario» pour le marché québécois. Et voilà ce que ça donne: des expressions traduites, comme le dit Aubin, «dans un français atroce, délinquant et déplorable, comme on n'en trouve que chez nous».

On est ici en plein paradoxe. D'une part, on se réjouit de ce que cette grosse entreprise américaine veuille servir les Québécois francophones dans leur langue - une chose qui aurait été absolument impensable il y a 30 ans. D'autre part, on s'attriste de constater que dans ce domaine comme dans tant d'autres, ce que l'on nous sert, loin d'être du français, est une sorte de dialecte impossible à comprendre dans le reste de la francophonie.

Ne blâmons pas Nintendo. Cette langue-là, c'est celle que tolère - que pratique! - une grande partie de nos élites.

C'est cela qui a changé: naguère, les Québécois qui avaient eu la chance d'accéder à l'instruction s'efforçaient de s'exprimer correctement. Aujourd'hui, les gens instruits, bien plus nombreux qu'autrefois, adoptent - par coquetterie, par une sorte de snobisme à rebours, ou, dans le cas des amuseurs publics, pour élargir leur audience - la langue relâchée farcie de sacres qui était autrefois le lot de ceux qui avaient quitté l'école avant la fin du primaire.

Je cite Aubin: «Trente ans de batailles linguistiques pour établir le français comme langue commune d'usage public au Québec. Dix ans d'Internet qui ont donné un droit de cité dans le cyberespace à notre langue et à notre culture qu'on croyait menacées à court terme. Et pour aboutir à quoi? À Super Mario disant: «Cette job est pas pantoute facile!»

Il y a bien des gens que cette situation désespère, dont le directeur des études du cégep de Saint-Jérôme, Robert Ducharme, qui est aussi président de la Commission des affaires pédagogiques de la Fédération des cégeps.

Dans un récent courriel, M. Ducharme plaidait en faveur d'un «chantier national sur la langue». Il constatait, lui aussi, que le Québec compte beaucoup de gens instruits et bien informés, mais que la grande absente c'est la maîtrise de la langue. «La reconnaissance d'une diversité culturelle doit être, dit-il, soutenue par une langue parlée et écrite de qualité.»

Plus concrètement, il s'inquiète du futur marché de l'emploi. Notre secteur manufacturier s'amenuise à mesure que des usines se délocalisent vers les pays en voie de développement. Il y aura de moins en moins d'emplois de cols bleus, de moins en moins d'emplois qui n'exigeront pas la maîtrise de la langue qui va avec la spécialisation. Or, dit-il, «ce n'est pas en utilisant des mots imprécis et des phrases approximatives que nous pourrons nous assurer une place sur l'échiquier mondial».

Que l'on pense, justement, aux ordinateurs, au web, à l'Internet. Les nouveaux moyens d'information et de communication passent tous par la langue. Google corrigera vos menues fautes d'épellation en vous demandant si ce n'est pas plutôt tel mot que vous recherchez. Mais une connaissance approximative de la langue vous empêchera de tirer profit des moteurs de recherche.

Quelques futurologues ont déjà voulu nous faire croire que la majorité des gens n'aurait jamais besoin de savoir écrire. Quelle erreur! Jamais dans l'histoire l'écriture n'aura pris une telle importance. Les messages électroniques ont remplacé le téléphone. Même les patrons, qui se fiaient naguère à leur secrétaire pour rédiger leurs lettres, doivent aujourd'hui pouvoir écrire sur l'ordinateur.

Un chantier national sur la langue, qui dépasserait le strict domaine de l'école pour toucher tous les secteurs - familles, médias, arts, politique, commerce, entreprises Un chantier d'envergure nationale, qui serait, comme dit M. Ducharme, «porté par le gouvernement, voire l'Assemblée nationale» Mais oui, l'idée est excellente. Ce n'est pas la première fois qu'elle court, cependant, et jusqu'ici aucun parti, aucune coalition ne l'a ramassée.

Lysiane Gagnon, La Presse, 22 janvier 2008.

lundi 8 mars 2010

Faut-il tuer Tilly?

Si vous aviez de jeunes enfants dans les années 1990, ils ont certainement vu et revu le film Mon ami Willy. Un jeune garçon et une orque mâle exploitée par le propriétaire d’un parc aquatique se lient d’amitié. Avec l’aide de ses parents adoptifs, le garçon réussit à sortir l’orque du parc et à la ramener à la mer. Le film a suscité un immense courant de sympathie pour les orques en général, et pour celles en captivité en particulier.

Dans la vraie vie, comme chacun sait, les choses ne sont pas si simples. Même pour les orques (aussi appelés épaulards). Mercredi, une orque du Seaworld d’Orlando, Tilly, se trouvait dans la partie peu profonde de son réservoir en compagnie d’une entraîneure d’expérience, Dawn Brancheau. Celle-ci venait de le récompenser pour sa performance lors du spectacle lorsqu’il l’a pris ses cheveux en queue de cheval dans sa gueule et l’a entraînée au fond du bassin. Mme Brancheau est morte noyée et de «multiples blessures», selon le rapport d’enquête. L’incident suscite de vifs débats aux États-Unis.

Devrait-on garder en captivité des mammifères d’une telle taille – Tilly pèse quelque 5600 kilos -?

«Nous savons qu’isoler des personnes les rend folles. Comment pouvons-nous nous attendre à autre chose dans le cas d’animaux marins?» demande un océanographe. Le spécialiste du comportement animal chez Seaworld affirme que les entraîneurs surveillent constamment le comportement des orques et que rien n’indiquait, mercredi, que Tilly était stressé.

Tilly est né en mer mais, de plus en plus, les orques qu’on voit dans les parcs aquatiques sont nés en captivité. On ne capture plus d’orques dans les océans depuis 20 ans. Certains souhaiteraient que les orques présentement captives soient libérées, mais même si les propriétaires de parcs aquatiques acceptaient de le faire, le succès de l’opération ne serait pas garanti. L’épaulard qui «jouait le rôle» de Willy, Seiko, est mort en décembre 2003, un peu plus d’un an après avoir été remis à la mer. Il semblait incapable de se nourrir seul. Malade, il a fini par s’échouer.

Devrait-on employer des animaux pour faire des spectacles?

«Si nous nous intéressons vraiment aux animaux, laissons-les tranquilles», dit la présidente d’une organisation militant pour le traitement éthique des animaux. «Nous gardons des animaux en captivité pour éduquer les gens. L’éducation, c’est notre dernière chance de sauver ces animaux», rétorque un directeur de jardin zoologique.

Devrait-on tuer une orque qui s’est attaquée à un humain?

La direction de Seaworld a fait savoir qu’elle n’euthanasierait pas Tilly: «Il est membre de notre famille. Ces animaux nous permettent d’apprendre beaucoup de choses.»

Un défenseur des droits des animaux, Russ Rector, s’est élevé contre cette décision: «Tilly est un tueur. S’il s’agissait d’un chien, on l’endormirait.» Il faut dire que l’épaulard en question a déjà été impliqué dans au moins un incident du genre, en 1991, alors qu’il était en captivité dans un parc de Victoria, en Colombie-Britannique.

Un enseignement ressort de cette affaire, comme de toute l’expérience de l’Homme avec les animaux. Malgré des siècles d’observation et d’étude, bien des aspects de leur comportement échappent à notre compréhension. Ainsi, pourquoi Tilly a-t-il attaqué son entraîneure au moment où celle-ci le récompensait? Selon un spécialiste de la faune marine interviewé par le New York Times, les épaulards sont trop intelligents pour agir seulement par instinct: «Ce n’était pas un geste de folie, c’était prémédité». Un autre expert exprime une opinion différente: «On parle d’un animal qui peut déchirer en morceaux une baleine bleue! Si Tilly avait agi de manière agressive, le corps de la victime aurait été en bien plus mauvais état.» L’épaulard voulait-il seulement jouer avec Dawn?

Les spectacles mettant en vedette les orques ont repris en fin de semaine au Seaworld d’Orlando. Sans Tilly… pour l’instant.

André Pratte, La Presse, 28 février 2010.

jeudi 25 février 2010

À quand une limite de 120 km/h sur les autoroutes?

J’endosse une bonne partie des mesures gouvernementales mises de l’avant afin de réduire le nombre d’accidents de la route imputables à l’alcool et à la vitesse.
Là où je m’inquiète sérieusement toutefois, c’est en constatant que rien n’est prévu pour hausser la vitesse limite sur nos autoroutes. Dans un tel contexte, le dossier se résume à une seule chose : sous le fallacieux prétexte de la sécurité routière et en attendant le moment propice (la mort de la petite Bianca) à l’annonce de ces nouvelles mesures, on assiste à une autre démonstration de démagogie dont le seul et unique but est de remplir davantage les coffres de l’état.

On va continuer à nous épier sur les autoroutes tout en laissant les routes secondaires vides d’une présence policière. On ne viendra pas me dire que les voitures modernes avec de meilleurs pneus, de meilleures suspensions et de meilleurs freins (sans compter la sécurité passive) ne sont pas infiniment supérieures aux automobiles conçues il y a une trentaine d’années. Si la plupart des pays d’Europe autorisent une vitesse limite de 130 km/h, pourquoi pas nous ? Rouler à 100 km/h dans une voiture moderne équivaut à n’avoir rien à faire, ce qui nous vaut des conducteurs pas très alertes, occupés à parler au téléphone ou à lire leur courrier. La seule manière de rester concentrée au volant est de rouler à une vitesse qui oblige le conducteur à s’impliquer dans la tâche à laquelle il fait face. Pour ceux qui vont pousser les hauts cris face à 130 km/h, j’accepterais 120 km/h pour commencer à redonner aux autoroutes le rôle pour lequel elles ont été conçues : rallier une autre ville dans un minimum de temps.

J’accepterais même une période d’essai limitée à certains secteurs d’autoroute particulièrement dépourvus d’embûches et où les accidents sont peu fréquents. Après, on verrait bien. Bref, que l’on fasse preuve d’un peu de bonne volonté dans l’application des règlements afin de nous démontrer que l’on a vraiment à cœur la sécurité routière et non le bas de laine du gouvernement.

Finalement, j’endosserais aussi une tolérance zéro pour l’alcool au volant, comme cela se fait dans plusieurs pays d’Europe, dont la Suède qui expédie en prison manu militari les contrevenants.

Jacques Duval, http://www.guideauto.com, 13 novembre 2007.

mardi 23 février 2010

Les Jeux valent-ils le coût ?

Les anneaux olympiques devaient être la bouée de sauvetage de Vancouver, dont l’économie a été touchée plus tardivement, mais plus durement, par la récession. C’est ce que j’écrivais dans un grand reportage paru à l’automne dernier dans La Presse Affaires Magazine.

Or, les Jeux olympiques d’hiver n’ont pas l’effet escompté, conclut Jimmy Jean, économiste de la firme Moody’s Economy.com.

Dans son commentaire, que vous pouvez lire ici, cet expert remet en question les retombées économiques des Jeux. Ces retombées ont été chiffrées à 10,7 milliards de dollars entre le moment de l’attribution des Jeux à Vancouver, en 2003, et la cérémonie de clôture, à la fin du mois.

Selon Jimmy Jean, les statistiques ne permettent pas d’isoler un effet des olympiades sur l’emploi dans la région de Vancouver. Il n’y a que les secteurs du commerce de détail et du commerce de gros qui aient embauché plus de salariés au deuxième trimestre de 2009, alors que les dépenses de consommation s’affichaient à la baisse. Cela laisse croire que les entreprises de ces secteurs anticipaient l’arrivée de la flamme olympique.

Ce constat rejoint une étude de l’école de gestion Sauder de l’Université de Colombie-Britannique, selon laquelle les Jeux auront un impact négligeable sur l’emploi, si l’on fait exception de la création de postes temporaires.

Conclusion qui s’ajoute aussi à celle d’une étude de la firme PricewaterhouseCoopers, selon laquelle les Jeux n’ont pas augmenté de façon significative le PIB de la Colombie-Britannique au cours des quatre dernières années.

Jimmy Jean ne va pas jusqu’à conclure que les Jeux olympiques sont sans intérêt, d’un point de vue économique, en raison de la visibilité et des infrastructures dont Vancouver héritera. Mais ces avantages, note-t-il, ont un prix fort élevé. Lire à ce sujet le reportage instructif de mon collègue Vincent Brousseau-Pouliot sur les coûts des Jeux.

Pensez à la Grèce. Pensez à Montréal…

La question à 7,3 milliards de dollars, la facture estimée des Jeux : est-ce que cela vaut vraiment le coût de recevoir les meilleurs athlètes du monde ? Ou faut-il considérer les Jeux autrement ?

Sophie Cousineau, La Presse, 15 février 2010.

lundi 22 février 2010

Team USA a battu Team Canada : yes !

Une confession, honteuse, ou presque. J’haïs Team Canada dans le tournoi olympique de hockey masculin. À cause de la prétention. À cause du ra-ra-rah patriotique dans lequel marine l’aventure depuis un an. Sous-jacent : c’est NOTRE sport, c’est NOTRE olympiade, une médaille d’or est NOTRE droit souverain à Vancouver.

Je veux que le Canada perde le tournoi de hockey masculin des Jeux olympiques comme à la Coupe du Monde de soccer, je ne veux voir ni le Brésil ni l’Italie gagner. Comme je ne veux pas voir les Yankees gagner la Série mondiale.

Au Canada, ce qui rend insupportable toute cette vanité nationaliste imbriquée dans le hockey, c’est que les Canadiens se font une fierté de ne pas être Américains, dans toutes les sphères de leur vie en général et dans le sport en particulier. Dans le ra-ra-rah, je veux dire. Dans l’immodestie ostentatoire, aussi. Or, quand ça vient au hockey, le Canada devient le pire des USA : chauvin, tapageur, arrogant. En cela, feuille d’érable dans la face, il ne se voit même pas singer l’Américain. Quand je vois un beau content brandir une affiche, dans la foule, qui dit HOCKEY IS CANADA’S GAME, j’ai envie de voir la Suisse battre le Canada à sa propre game…

Comme si nous avions une sorte de propriété intellectuelle sur le sport. Comme si tous les autres, Russes, Slovaques, Tchèques, Américains étaient par définition des pygmées à notre jeu. Ce qui n’est pas le cas, évidemment, depuis 20 ans au moins, minimum. Comme si la version canadienne de la game – pousse la puck dans le fond, crée des embouteillages devant le but, frappe fort-fort-fort, hope for the best – était l’équivalent sur glace de Picasso.

Voilà. C’est dit.

Pour moi, c’est ABC (Anything but Canada), dans ce tournoi.

Patrick Lagacé, La Presse, 22 février 2010.