jeudi 4 février 2010

La théorie du moindre mal

La France l'a fait, la Suède l'a fait, l'Espagne, l'Australie, etc. Cinq provinces le font au Canada. C'était donc une question de temps avant que Loto-Québec lance ses produits de jeu en ligne.

Le raisonnement est le même que pour le casino et la loterie vidéo : ça existe déjà, souvent au profit du crime organisé. Alors pourquoi ne pas «canaliser» ce bel argent vers la société d'État ?

C'est ainsi que la société d'État prévoit aller chercher 50 millions par année.

Quoi? Un débat sur les coûts sociaux de l'opération? Loto-Québec répond à la Santé publique qu'il n'avait qu'à en lancer un quand les jeux en ligne ont apparu.

C'est un peu court. J'espère que la société d'État accepte une responsabilité sociale un peu plus élevée qu'un casino en ligne illégal.

Il faut dire que le dernier débat public sur un de ses projets, Loto-Québec l'a encore en travers de la gorge : il a fait dérailler le projet de déménagement du Casino.

Et cette fois, le PDG de Loto-Québec, Alain Cousineau, a l'appui du ministre des Finances dès le départ et très officiellement. Alors de débat public il n'y aura pas. La machine est déjà en marche.

Mais on doit exiger au moins un examen public où l'on aurait l'occasion d'avoir des réponses à quelques questions pointues, études à l'appui.

Quand il est question de risque, Loto-Québec aime citer une étude réalisée en 2002 par le chercheur Robert Ladouceur de l'Université Laval, qui évalue le nombre de joueurs pathologiques à 0,8 % de la population - soit entre 55 000 et 65 000 Québécois. Selon cette étude, ce nombre de personnes est constant depuis l'implantation des appareils de loterie vidéo (ALV) et des casinos (1993). Mais elle dit aussi que la majeure partie des revenus des ALV provient de cette clientèle...

Loto-Québec soutient donc que le nombre de personnes malades du jeu ne sera pas touché par une offre étatique de jeu en ligne.

En toute logique, pourtant, on ne se contentera pas de canaliser un pourcentage des joueurs qui gaspillent déjà leur argent en ligne. On va augmenter l'offre de jeu au Québec.

Attendez-vous à ce qu'on fasse la publicité des nouveaux jeux de Loto-Québec et qu'on fabrique de nouveaux joueurs. L'étatisation des ALV n'a pas seulement canalisé les dollars illégaux vers le gouvernement. Elle a fait exploser l'offre. La comparaison avec le jeu en ligne est boiteuse puisqu'on ne sera pas capable d'occuper tout le terrain sur l'internet : les concurrents internationaux et illégaux, déjà très nombreux, ne s'en iront pas.

Sauf qu'avec sa puissance de frappe commerciale, attendons-nous à ce qu'on réveille de nouveaux joueurs.

***

C'est donc l'ultime étape de transformation de l'image du poker, qui, de vice plus ou moins accepté, est devenu un loisir glamour (voyez le tapage organisé autour des vedettes qui jouent au poker) et même un sport télévisé à heure de grande écoute !

Vous seriez surpris du nombre de gens qui passent des heures à jouer en ligne, nuit et jour. Plusieurs joueurs d'échecs de fort calibre se sont d'ailleurs recyclés dans le poker, où ils mettent à profit leurs capacités de calcul.

Est-ce mal que l'État se lance dans la concurrence pour les joueurs de poker? Ce n'est pas pire que le casino, pas pire que les ALV. Ce n'est que l'extension informatisée de la même chose. C'est une compromission morale à laquelle nous avons participé depuis longtemps en échange de 1,4 milliard de bénéfice net cette année...

On est dans la catégorie morale du «moindre mal» : on n'essaie plus de combattre le jeu, on fait avec. Ce qui entraîne une banalisation des jeux de hasard. Ce n'est plus un vice, mais un loisir... Oh, certes, il y en a qui abusent, mais on veille !

Au moins, ces sites-là seront contrôlés, mieux surveillés s'ils appartiennent à l'État. On pourra demander des comptes à leur gestionnaire. On pourra imposer une certaine obligation de surveillance des joueurs à Loto-Québec. En Suède, selon ce que nous en dit Loto-Québec, les sites ont des mécanismes serrés d'identification des joueurs - notamment quant à l'âge. On est capable de surveiller et de limiter leurs mises, et de les avertir si leur comportement paraît pathologique, nous dit-on.

C'est un terrain moral plein d'impuretés, comme vous voyez. Mais on y marche depuis si longtemps qu'il n'y a pas vraiment moyen de reculer.

Qu'au moins on nous expose en tant qu'adultes consentants la manière de gérer ce «moindre mal».

Yves Boisvert, La Presse, 4 février 2010.

mardi 2 février 2010

Bousiller une vie en quelques clics

L’an dernier, Élisa* a vécu un cauchemar. La jeune fille de la polyvalente Mgr Richard sortait avec un garçon, quand la clique d’amis d’une fille jalouse lui a consacré une page sur le site de réseautage Piczo. «Pute. Salope», pouvait-on lire. «Retourne dans ton pays.»

Élisa ne voulait plus remettre les pieds à l’école. Tous ses camarades de classe étaient au courant. Il y a même eu des graffitis sur son casier.

L’an dernier, Léa a aussi voulu mourir de honte à cause d’informations qui ont circulé à son sujet sur l’internet. Elle a même décidé de changer de polyvalente en pleine année scolaire. Sous l’effet de l’alcool, la jeune fille de 14 ans s’était photographiée toute nue.

«Elle n’était pas toute là quand elle a pris des photos d’elle, nous a raconté sa copine Annie. Pour la faire chier, une autre fille les a mises sur l’internet. Après, elle n’arrêtait pas de se faire écœurer. Il y a du monde qui la traitait de salope, de vache, qui disait que c’était voulu qu’elle soit toute nue. Elle n’était plus capable. Elle a changé d’école en février.»

Chaque jour, de jeunes Québécois entrent en classe honteux, la tête basse. Selon un sondage effectué l’hiver dernier par l’organisme Jeunesse J’écoute auprès de 2500 jeunes, 70% d’entre eux ont déjà été intimidés sur l’internet, alors que 44% en ont déjà fait subir.

L’an dernier, Shaheen Shariff, chercheuse à la faculté d’éducation de l’Université McGill, a interviewé 500 élèves, répartis dans six écoles du Grand Montréal (voir le tableau). Près de neuf élèves sur 10 connaissaient quelqu’un qui avait souffert énormément d’être cyberintimidés.

La cyberintimidation se fait de plusieurs manières. Des rumeurs peuvent être lancées sur des sites de réseautage comme MySpace, Facebook ou Piczo. Les jeunes se menacent et s’injurient aussi sur les blogues, les chats, sur MSN ou via les textos des cellulaires. Une multitude de cas ont été racontés à La Presse.

Certains cas sont troublants. Comme cette jeune fille qui avait laissé son ami. Ce dernier, frustré, a diffusé des images d’elle se masturbant, filmées avec une webcam. Pourtant, il lui avait promis que ça resterait entre elle et lui…

De l’école à la maison

L’intimidation a toujours existé. Mais aujourd’hui, elle se poursuit après les classes jusque tard en soirée, de la cour d’école à la chambre à coucher. La cyberintimidation est comme l’intimidation traditionnelle. Il y a abus de pouvoir et de contrôle. Mais le mal est plus grand et il se fait beaucoup plus rapidement.

«Sur l’internet, les jeunes peuvent bousiller la vie d’un camarade en quelques secondes et quelques clics, explique l’enseignant albertain Bill Belsey, à qui l’on doit le terme cyberintimidation. Ils peuvent également modifier des photos. Ou prendre des courriels privés et coller le texte dans un autre contexte.»

«L’autre jour, quelqu’un me lançait: Une fausse rumeur sur moi sur l’internet? J’aimerais cent fois mieux avoir un coup dans le ventre», relate l’Américain John Halligan. Depuis le suicide de son fils, l’homme de 44 ans est en croisade. Le Vermontois (dont le témoignage sera publié demain) multiplie les conférences. Il veut que les États américains adoptent des lois qui préviennent la cyberintimidation dans les écoles.

Les méchancetés lancées sur l’internet sont plus virulentes que celles lancées dans la cour d’école. «L’écran de l’ordinateur, cela enlève la retenue qu’une personne a naturellement dans le vrai monde. Quand tu es face à face avec quelqu’un et que tu es méchant, tu as un minimum d’empathie car tu vois la réaction. Pas sur l’internet», explique M. Halligan.

«J’avais peur d’aller à l’école et de me faire encercler», a confié à La Presse Félicia, une élève de secondaire un. Pour une histoire de garçon, elle était brouillée avec une amie. Cette dernière a demandé du renfort à des élèves de secondaire deux. «Je me suis retrouvée au centre d’une conversation à six sur MSN, raconte Félicia. Ils me traitaient de bitch, de conne… C’était difficile, surtout que je venais de changer de ville.»

Les jeunes cyberintimidés souffrent en silence. «Ils ne veulent pas le rapporter aux adultes, indique Bill Belsey. Ils ont peur que leurs parents découvrent leur jardin secret et qu’ils réagissent en leur confisquant l’ordinateur ou le cellulaire. Ils veulent être en ligne en même temps que les autres.»

«Quand un jeune subit de l’intimidation, c’est plus souvent ses amis qui viennent vers nous. La personne est gênée. Ils ont peur de snitcher (dénoncer) et que ça leur retombe dessus», observe pour sa part François Lassens, technicien en éducation spécialisée à la polyvalente Mrg Richard de Verdun.

Un journal intime public

Si plusieurs adolescents – et adultes – ont un profil sur Facebook, les jeunes de 12 ou 13 ans – en majorité des filles – fréquentent beaucoup les sites de réseautage Piczo.com et Doyoulookgood.com

La Presse a passé des heures à consulter des profils d’élèves québécois. Très souvent, les pages regorgent de renseignements personnels. Des filles de 12 ans mettent en ligne des photos où elles posent avec un air sexy. D’autres jeunes y parlent de leurs états d’âme à livre ouvert. Mais Piczo n’est pas un journal intime. C’est un site dont les informations sont publiques.

Sur son profil, Andréanne*, par exemple, ne se gêne pas pour afficher son célibat. Sa date de naissance est bien en vue, tout comme son adresse de courriel personnelle.

Elle a intitulé une section de son site «La Conne», dédiée à une élève qu’elle n’aime pas. Un clic plus loin, il y a la photo et le nom de ladite «conne». En gros caractères, on peut lire: «Elle gosse tout le monde, elle veut se penser bonne et ça ne marche pas. C’est une grosse tabarnack.» (Le texte original se lisait comme suit: «a gosse tout le monde a veux se penser bonne et la sa marche po alors a fait des niaiseries (…) stune grosse ******** de tabarnack.»)

Une réalité quotidienne

Pour certains jeunes, les menaces ou les méchancetés lancées sur l’internet font partie du quotidien. Dans l’autobus 193, trois élèves du deuxième secondaire de l’école Père-Marquette avaient en tête une multitude d’exemples. Pourtant, elles en parlaient d’un ton désinvolte.

«L’autre jour, deux filles se sont battues. L’une avait traité l’autre de King Kong sur Piczo», raconte Tifanny, entre deux éclats de rire. «La fille est petite, trapue et elle a un gros nez», précise-t-elle. Les trois copines en avaient beaucoup à dire sur une dénommée Nikita. L’an dernier, Nikita a créé une «page de potins» sur Piczo. Les gens étaient invités à écrire des rumeurs sur les élèves. Caroline n’a pas apprécié. «Ça disait que j’avais baisé et sucé Jérôme.»

En secondaire un, Caroline et Nikita se chicanaient souvent. À plusieurs reprises, les meilleures amies sont devenues des ennemies et vice versa. À un moment donné, les deux filles avaient le béguin sur leur même gars. Nikita avait le mot de passe de Caroline. Elle a changé sa photo pour une autre. De son côté, Caroline a pris un nom anonyme et elle a traité Nikita de «grosse».

Cette situation est typique. «Les jeunes se donnent leur mot de passe en disant: Allez, t’es ma best, explique Bernard Desrochers, directeur des services cliniques de Jeunesse J’écoute Montréal. Quand il y a une chicane, ils prétendent être l’autre. Ils peuvent faire un faux coming out en écrivant: je suis gai ou je suis en amour avec tel gars.»

«Celui qui est intimidé se sent seul, poursuit Bill Belsey. Il ne sait plus qui croire. Il n’a plus confiance en personne. Il faut faire comprendre aux jeunes que ce qu’ils font sur l’internet ne s’efface pas. En premier lieu, cela peut blesser quelqu’un. Mais cela peut aussi nuire à leur propre avenir.»

*Par souci de confidentialité, les noms des jeunes cités sont fictifs.

Émilie Côté, La Presse, 12 janvier 2008.

lundi 1 février 2010

Envoyée spéciale, Dix30

Je suis née en ville, mais dans un coin de la ville qui n'a rien de très urbain. Un quartier du nord de l'île, sans ruelles, sans escaliers en colimaçon, sans charme particulier, à moins que vous ne considériez comme charmants les abris Tempo.

Je suis née en ville mais, en fait, c'était déjà la banlieue, presque au pied du pont menant à Laval. D'ailleurs, quand c'était le temps de faire les courses, mon père disait toujours: "Je vais en ville." La preuve, s'il en faut une, que nous n'y étions pas.

Adulte, j'ai renié la banlieue, la vraie, comme celle qui ne dit pas son nom mais prend quand même sa voiture pour aller acheter une pinte de lait. Mes enfants joueront au hockey dans la ruelle et ils ne s'en porteront pas plus mal, me suis-je dit. Et tant pis si, pour le même prix, on pourrait avoir un château à Brossard avec deux lions en or devant. Tant pis s'il n'y a pas de stationnement. On peut avoir d'autres aspirations que celle de se garer aisément, non?

Quasi-banlieusarde de naissance, je me suis ainsi convertie à la vie urbaine. Et comme tous les convertis, j'ai un côté ultra-orthodoxe. Plus urbaine que les urbains et certainement de mauvaise foi.

Ainsi, quand un charmant collègue, ex-banlieusard de sa condition, a proposé à l'urbaine endurcie que je suis d'aller passer une journée au Quartier Dix30 de Brossard, je me suis dit: "Excellente idée." C'est l'occasion de confronter mes préjugés, de voir la banlieue sous un jour nouveau.

J'avais entendu dire toutes sortes de choses contradictoires sur ce Quartier avec un grand Q qui, dit-on, révolutionne la banlieue. Toutes sortes de légendes urbaines et moins urbaines. Pour certains, ce nouvel aménagement commercial était la preuve que la banlieue n'a plus rien à envier à la ville. Pour d'autres, c'était le premier signe de l'apocalypse.

Pour me faire ma propre idée, j'ai donc pris le pont Champlain en direction du Dix30. Je suis partie comme on part en reportage à l'étranger. Fébrile, curieuse, prête à être dépaysée par ce qu'on dit être le premier lifestyle center du Québec.

À l'intersection de la 10 et de la 30, je suis arrivée dans cette zone commerciale grise au milieu de nulle part. Hier encore, il n'y avait là que des champs. Aujourd'hui, des magasins et des entrepôts à perte de vue ont transformé les champs en zone de consommation effrénée. C'est comme le Marché central, mais en 10 fois plus grand. À la différence qu'ici, on a la prétention d'offrir beaucoup plus que du magasinage. Ici, on a la prétention d'offrir un "milieu de vie urbain" avec spectacles, terrasses, aires de jeu. Un milieu de vie qui remet à l'honneur le piéton, dit-on. Pourvu qu'il soit au volant d'une voiture, bien sûr. Un mensonge drapé de vert plutôt ironique dans un endroit qui fera mourir à petit feu un tas de commerces du boulevard Taschereau et qui contribuera à l'étalement urbain.

Officiellement, ce truc gigantesque avec 5000 places de stationnement se veut un "milieu de vie urbain", donc. Mais en fait, dans ce centre commercial géant de banlieue qui se targue d'être urbain et pro-piéton, le seul statut possible, c'est celui de consommateur.

Je me suis ainsi retrouvée dans ce "milieu de vie urbain" inhabité, à marcher sur des trottoirs déserts, devant un stationnement quasi désert, en méditant sur l'avenir du banlieusard. J'ai voulu interpeller le passant, mais il n'y avait pas de passant. Hé! Ho! Il y a quelqu'un? Est-ce possible de parler à quelqu'un qui n'a rien à me vendre?

Je me suis arrêtée dans un café à la terrasse déserte au milieu du faux centre-ville du Dix30. J'ai commandé un macchiato à emporter. Il était brûlant, comme l'est souvent le café là où ils ne savent pas faire le café. J'ai continué ma promenade en admirant le panorama. J'ai emprunté l'avenue des Lumières, qui se veut la rue principale de ce faux quartier. On y trouve une succession de magasins les plus divers. J'ai vu qu'il y avait aussi un cinéma, un spa et même un hôtel. Un hôtel? Au beau milieu de ce no mans' land commercial? Je suis restée perplexe.

Je suis passée devant ce qui semblait être un chic restaurant italien. Trente-huit dollars pour des spaghettis ai frutti di mare, 26$ pour des spaghettis carbonara... Sans doute le prix à payer pour un cadre aussi enchanteur que celui d'un stationnement de banlieue.

Pour que mon expérience du Quartier Dix30 soit complète, je me suis dit qu'il fallait bien que j'interroge un banlieusard dans son habitat naturel pour qu'il m'explique les vertus de cet endroit soi-disant révolutionnaire. C'est ainsi que j'ai rencontré Isabelle, ex-urbaine, qui a troqué au printemps un troisième étage du Plateau-Mont-Royal pour une maison à Brossard, non loin du Dix30.

Pourquoi s'est-elle convertie en banlieusarde? Pour l'espace, pour la tranquillité, pour les parcs, me dit cette jeune enseignante enceinte de son deuxième enfant. Parce que, pour le prix d'une grande maison impeccable à Brossard, on n'obtient qu'un condo minuscule à Montréal avec tout à rénover...

Isabelle ne regrette rien, même si elle avoue que les sorties impromptues sur le mont Royal le dimanche après-midi lui manquent. Et le "milieu de vie urbain" du Dix30? "Je ne vois pas l'intérêt de sortir ici, me dit-elle, catégorique. Si on veut aller au resto, on ne viendra pas ici. Il n'y a rien à voir, ce n'est pas pittoresque."

Et le magasinage? "Je sais que le boulevard Taschereau n'est pas beau, mais je trouve quand même dommage que des grands magasins comme ceux-là poussent comme des champignons et fassent fermer les commerces de Taschereau." Et l'hôtel? "Ça me fait un peu rire, cet hôtel. Le touriste qui vient ici et qui ne se donne pas la peine de se rendre à Montréal, je trouve ça dommage."

Bref, la banlieusarde dans son habitat naturel pensait exactement comme moi, l'urbaine ultra-orthodoxe. J'en étais rassérénée. D'autant plus qu'elle m'a assuré qu'il n'y avait pas de lions devant sa maison.

En regagnant mon île, en pleine heure de pointe, j'ai vu que le pont Victoria en direction de la Rive-Sud était bloqué. Pare-chocs contre pare-chocs, comme disent les chroniqueurs à la circulation. Pauvres banlieusards. J'admire votre patience.

Rima Elkouri, La Presse, 14 octobre 2007

mercredi 27 janvier 2010

Vive les téléthons !

J'aime les intellectuels.

Quand je dis «intellectuels», je ne parle pas des «écriveux» qui, comme moi, publient des chroniques dans les journaux et réagissent à chaud à l'actualité, non : les vrais intellectuels, les gens dont le principal travail est de prendre leur distance pour lire, penser et réfléchir.

Chaque fois qu'on les traite de «pelleteux de nuages», je monte à leur défense. La vie va vite, et on a besoin de gens qui acceptent de descendre du manège pour approfondir un sujet...

Mais Dieu, que certains sont déconnectés de la réalité ! Ça fait tellement longtemps qu'ils sont enfermés dans leur tour d'ivoire qu'ils ont complètement perdu le contact avec la vraie vie...

UN SPECTACLE OPPORTUNISTE ?

C'est le cas de Fabien Loszach, étudiant à l'UQAM. Hier, ce grand savant (qui brandit son titre - «doctorant en sociologie » - avec autant d'empressement qu'un rappeur met à exhiber ses pitounes, ses bijoux en or et son portefeuille) a publié un texte sur le scandale des téléthons dans l'auguste Devoir.

Sa thèse : les téléthons participent à «la mise en scène de la charité et de la solidarité» et à «la mise en spectacle du Bien par des artistes vertueux, pleins de bons sentiments et de compassion».

Pour monsieur le doctorant, on a tous les droits de «remettre en doute la bonne foi des vedettes du show-business» et de questionner «l'opportunisme» des médias qui profitent des tragédies pour se faire du capital politique.

UN PETIT DÉTAIL

Tout cela est bien beau. Mais monsieur Loszach était tellement occupé à relire le philosophe Philippe Murray pour trouver une citation pouvant donner un peu de poids à son texte qu'il a oublié un petit détail : le téléthon Ensemble pour Haïti, un «spectacle de la charité» organisé par des «artistes en mal de publicité », pour utiliser sa prose méprisante, a ramassé six millions de dollars en deux heures et demie.

Six millions de dollars, monsieur.

Vous, combien avez-vous amassé d'argent pour Haïti ?

Les étudiants en sociologie de l'UQAM ont fait quoi pour venir en aide aux sinistrés qui souffrent sous les décombres ?

UN TEMPS POUR CHAQUE CHOSE

Monsieur Loszach dit qu'on perd tellement d'énergie à monter des spectacles-bénéfice qu'on ne prend pas le temps de s'interroger sur les véritables raisons de la pauvreté endémique d'Haïti.

Faux.

Je ne compte pas le nombre de reportages, de dossiers et d'entrevues qui se sont penchés sur cette importante question.

Et puis, si notre doctorant s'aventurait hors de sa cabane, il se rendrait compte qu'il y a un temps pour chaque chose.

Un temps pour agir. Puis un temps pour réfléchir.

Quand des milliers de gens pleurent et souffrent, on ne leur lit pas les plus belles pages de notre rapport de maîtrise.

On amasse de l'argent et on leur envoie des vivres et des médicaments.

Et s'il faut danser à claquettes et chanter Quand les hommes vivront d'amour avec la moitié du bottin de l'Union des artistes pour amasser cet argent, eh bien, soit.

DES PROPOS MINABLES

Pendant que vous pensiez au texte savant que vous alliez écrire pour Le Devoir, Monsieur, des «artistes en mal de publicité» se démenaient pour CONCRÈTEMENT venir en aide au peuple haïtien.

Honte à vous de les pointer du doigt.

Richard Martineau, Journal de Montréal, 27 janvier 2010.

mardi 26 janvier 2010

Le poids du poids

Elles ont parfois 15 ans, parfois 50, parfois 73, mais elles ont toutes ce point en commun: elles se réveillent le matin en pensant à leur poids. Un poids qu'elles détestent, évidemment.
Elles regardent donc la journée qui s'en vient et se demandent comment elles vont faire, aujourd'hui, pour mener la bataille. La bataille contre tous ces aliments dont elles ont envie mais qui, dans cet univers, sont des ennemis.

Dans la tête de ces femmes, un bol de crème glacée, un rouleau de printemps, un sandwich, ne sont jamais inoffensifs: ils ont le pouvoir de faire tomber leur volonté, de leur donner l'impression de grossir. Et de gâcher la journée qu'elles termineront convaincues, encore une fois, d'être triplement nulles.

Bref, la vie, dans leur monde à elles, est un parcours chargé d'embuscades et de mines qui ont pour noms pommes de terre ou tranche de pain.

Étranges personnages?

Regardez autour de vous. Ces soldates de la guerre contre les calories sont partout: c'est votre mère, votre amie, votre collègue. Celle qui parle toujours de son régime, mais celle aussi qui n'en parle pas mais qui mange de la salade tous les midis

Au Québec, plus d'une femme sur cinq estime que la gestion de son poids «domine» sa vie.

Une femme sur cinq voit la vie à travers ce prisme. Et ne mangera jamais une blanquette en riant de bon coeur. Trop bon et trop crémeux, toute cette béchamel

Ce chiffre désespérant provient d'un nouveau sondage Ipsos commandé par les Producteurs laitiers du Canada et rendu public lundi.

Effectué auprès de 3000 femmes, ce sondage met des chiffres sur ce qu'on voit autour de nous chaque jour: 73% des Québécoises veulent perdre du poids, même la moitié des femmes qui ont un poids tout à fait santé; 62% ressentent une pression sociale pour être minces ou perdre du poids; 83% veulent perdre du poids pour améliorer leur image d'elle-même, alors que 65% invoquent plutôt la santé.

Bref, si tant de femmes veulent maigrir, c'est essentiellement pour l'apparence.

Mais quelle apparence?

Celle des images artificielles dont on est bombardées?

Deux autres études sont parues récemment et portent elles aussi à réflexion.

D'abord, une étude néerlandaise faite par des économistes de l'Institut national pour la santé publique et l'environnement nous a appris que la lutte contre l'obésité pouvait sauver des vies, mais pas faire économiser de l'argent.

En effet, si on aide les gens à survivre en les faisant maigrir, ils finissent par vivre plus longtemps et par engendrer d'autres coûts en soins de santé.

Le discours voulant que la lutte contre l'obésité soit une lutte menée au nom de la survie financière du régime de santé public devra-t-il être révisé? Devra-t-on mieux définir pourquoi exactement on veut absolument lutter contre l'obésité? Et, en profiterons-nous pour nous poser les vraies questions sur les nombreux effets pervers de notre obsession collective supposément santé au sujet du poids?

L'autre recherche a été faite par une équipe de l'Université Purdue, en Indiana, et a été effectuée avec des animaux de laboratoire nourris au faux sucre, qui ont fini par manger beaucoup plus et grossir beaucoup plus que leurs amis nourris au vrai sucre.

Selon les chercheurs, c'est probablement parce que le faux sucre brouille l'évaluation instinctive de la valeur nutritive réelle des aliments.

En d'autres mots, en se nourrissant de sucre sans calories, le corps ne sait plus reconnaître quand il doit s'arrêter pour manger uniquement ce dont il a besoin. Donc vaut mieux manger du vrai sucre. Ou du sirop d'érable, j'imagine.

L'étude est dans le numéro de février de Behavioral Neuroscience pour les «une sur cinq» qui ne me croiraient pas.

Marie-CLaude Lortie, La Presse, 13 février 2008.

lundi 25 janvier 2010

Le port obligatoire du casque rendrait-il le ski plus sécuritaire?

Les recommandations du coroner Dr Jacques Robinson à la suite du décès d’un skieur à Bromont en janvier 2007 ramènent à l’avant plan encore une fois la question du port obligatoire du casque.

Est-ce vraiment la solution?

Il est certain que le port du casque n’a rien de négatif; il ajoute inévitablement à la sécurité et devrait être encouragé. Mais de là à le rendre obligatoire, il y a une marge.

Dans la vie on peut réglementer tout. Il faut cependant évaluer le risque versus le coût et pas sur que dans le cas qui nous concerne, le coût et les dangers en vaillent la peine.

L’industrie du ski a été proactive pour ce qui est de la question des casques. On les a rendus obligatoires dans les parcs à neige où les jeunes s’adonnent à des sauts et des pratiques clairement dangereuses. Pour ce qui est du ski récréatif, on le propose et on le recommande. On voit et revoit d’ailleurs cette pub à MétéoMedia où la championne Mélanie Turgeon nous vante les bienfaits tant pratiques qu’esthétiques du port du casque.

Le casque a ses limites
Le port du casque peut surtout protéger pour un impact faible ou moyen contre un arbre, une surface glacée ou un autre skieur ou planchiste. Mais pour une sortie de piste à haute vitesse il est improbable que le casque protège vraiment. Il faudrait une armure complète pour se blinder adéquatement.

Le ski, comme tout autre sport, comporte certains risques qu’il faut accepter et bien gérer. Dans les années 60 et 70 il n’y avait pas d’enneigement artificiel, peu d’entretien de pistes, l’équipement n’était pas très sécuritaire - les skis longs et rigides, les fixations à lanières causaient des fractures fréquentes ou arrachaient tout simplement lors d’une grosse chute. De nos jours l’équipement est meilleur et plus sécuritaire, l’entretien et la qualité des pistes bien supérieurs et les stations plus conscientes de la sécurité. L’environnement est donc plus sécuritaire.

Les skis profilés encouragent la vitesse
Il faut par contre s’attarder au comportement des skieurs et à une nouvelle technologie qui encourage le ski rapide; les skis profilés. Ces derniers ont redonné une nouvelle vie au ski tout en encourageant les longs virages à plus haute vitesse. Ce style amène aussi les skieurs à en prendre plus large sur la piste, skiant d’un côté à l’autre et augmentant ainsi les possibilités de collision avec d’autres. Ce style devient plus dangereux lorsque le trafic augmente et aussi lorsque les conditions se détériorent et que les plaques glacées deviennent plus nombreuses.

Autres recommandations du coroner
Le rapport du coroner recommande aussi d’intensifier les mesures portant à encourager le port du casque et recommande à Bromont ainsi qu’à l’Association des Stations de Ski du Québec de revoir leur procédure de fermeture des pistes de façon à les rendre plus sécuritaires.

Il faudrait aussi…
1. que les skieurs appliquent un bon jugement dans la pratique de l’activité
2. qu’on lève le pied lorsqu’il y a foule et lorsque les conditions sont moins bonnes
3. que les stations n’hésitent pas à fermer des pistes qui deviennent dangereuses

Le port du casque est sans doute essentiel pour les planchistes dans les parcs à neige et aussi pour les plus jeunes qui tombent plus souvent et qui sont plus à risque lors d’une collision avec un adulte. Il est sûrement un élément qui ajoute une certaine sécurité mais de là à le rendre obligatoire, y-a-t’il assez d’évidence?

Porter un casque ne doit pas non plus donner au skieur une fausse assurance. Le port du casque doit être accompagné d’une attitude plus conservatrice et non pas d’une invulnérabilité accrue.

Guy Thibaudeau, La Presse, 12 février 2008.